Jeudi 27 novembre 2008

1h du matin, Urgences de l’hôpital Yersin de Nha Trang

Il est là, emmitouflé dans les bras de sa mère, de grandes chaussettes vertes qui ne parviennent pas à couvrir la totalité de ses pieds décharnés. Ses mains s’agitent dans tous les sens, cassées, désarticulées. Son visage est livide, déshumanisant.

Les infirmières urgentistes le regardent et rigolent.  

Sa mère explique qu’il est asthmatique et qu’il a besoin d’une assistance respiratoire.

L’infirmière acquiesce et prend le temps d’envoyer un texto.

Il est là, minuscule et grand dans les bras d’une mère qui ne dit rien, qui ne s’effraie pas, plus. Il est là, sur le lit d’à côté, monstrueux de vie et habillé de mort.

Une ambulance arrive, deux policiers sortent le brancard d’un homme inconscient, couvert de sang. Ils le posent à terre puis se rendent compte qu’il leur faudra le déposer sur le lit. Ils le soulèvent alors par la chemise, la tête pendante et perdent au passage la perfusion intraveineuse.

Le médecin, sourire jusqu’aux oreilles, après avoir passé quelques minutes à savoir pourquoi, française, je parle espagnol, finit par s’intéresser à notre raison d’être dans ces urgences. Quelques secondes après, une collègue arrive et me bredouille en français « Je pense qu’il faut opérer. »

Je m’y oppose catégoriquement et lui fait remarquer qu’elle se trompe peut-être de mot ? Elle sourit et convient que peut-être il ne faut pas opérer.

Le médecin me dit alors d’aller dehors acheter de l’eau minérale pour que notre patient puisse boire son Efferalgan. Je lui demande s’il est possible d’avoir un verre d’eau, il m’apporte un verre crasseux et je comprends l’importance de faire marcher le commerce de proximité. Il enchaîne sur le fait que je pourrais peut-être lui donner des cours d’anglais, lorsqu’il comprend que mes yeux ne quittent ni l’enfant asthmatique, ni l’accidenté de moto dont personne ne s’occupe, inconscient, pieds et poings attachés au lit.

Il revient enfin avec UN antibiotique et me dit que cela devrait suffire à calmer l’infection de l’estomac qui a alité notre ami espagnol, fragilisé sur un lit couvert de cheveux et de taches de sang.

Un seul antibiotique ? ose-je. « I don’t understand, me répond-il. Now you see why you should teach me some english ? Have you got a phone number ? ».

Je crois que j’aime bien l’urgence, même dans un hôpital vietnamien avec un ami tremblant, fiévreux et exténué, où n’a d’urgence que le délai et comme me le faisait très justement remarquer un ami ce matin « la réponse se trouve peut-être dans « Pourquoi suis-je en quête d’urgence ? ».

Après tout, cette semaine, cela ne faisait qu’une journée que je n’étais pas allée à l’hôpital. Je commence à avoir un sacré carnet de numéros de médecins vietnamiens, neurochirurgien, généralistes, gynécologue…

 

Par Léna
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Jeudi 20 novembre 2008
Il y a des jours comme ça, où les images du passé défilent, en suivant le rythme des photographies du lointain qui se succèdent dehors, le long de la route que le petit bus vert parcourt pour m’emmener jusqu’à Quy Nhon.

Comme cette tempête qui tape sur les fenêtres et ces gouttes de pluie qui s’engouffrent à l’intérieur, il en va de mon âme ces jours-là comme le froid qui bouleverse la solitude et qui plonge dans la mélancolie un peu facile.

Toi et tes mots de Ferré, toi et tes angoisses de déménagement, toi et ta nouvelle vie parisienne, planqué derrière ton bar, toi, ton chanteur cubain et ton pianiste français, toi et ton nouveau cheval de bataille muet, toi et ton cycle vols-tags-police au lycée, toi et tes soupes au Samu social, toi et tes cigarettes à trépieds, toi et ton silence qui dit tout, toi et tes petites râleries quotidiennes contre le temps peu clément, toi et les poèmes que tu écris dans le même café lyonnais, toi et ton retour en train toulousain un peu maussade, toi et tes courses de moto, toi et tes envies de solitude mexicaine, toi et tes démons philosophiques et tes envies d’attaches, toi et ce quotidien que tu remets en question, toi et tes courses folles après un travail stable, toi et ton petit sourire vaurien de boxeuse, toi et ta nouvelle décision de vivre enfin en famille, toi, toi, toi, et toi.

 Je voulais te dire que je… Je voulais te dire que je t’attends… Si tu savais comme je t’attends….

Et ces jours-là, la pluie a beau s’efforcer de tout emporter sur son passage, rien n’y fait. Pourtant, je l’ai elle, qui partage la moitié de mes jours et qui m’est devenue essentielle au Vietnam, ces nouveaux eux, séminaristes, québécois, belges, prêtres et sœurs, et lui qui me raconte son quotidien, auquel je finis par m’amarrer. Mais j’imagine que seul le passé a raison de la mélancolie.

Alors je laisse les images filer, en regardant par-dessus l’épaule de mon voisin, histoire d’y voir un peu plus en avant. Le bus parvient enfin à destination, et sous une pluie battante, la sœur anglophone que je retrouve dans sa communauté m’accueille avec une petite histoire.

« C’est l’histoire d’une rencontre. Joseph, Jean-Paul et Marie. Joseph se présente et dit « Je suis Joseph, mais je ne suis pas saint. ». Jean-Paul se présente à son tour : « Bonjour, je m’appelle Jean-Paul. Mais je ne suis pas le Pape. » Enfin, vient le tour de Marie qui dit « Marie, je m’appelle Marie. Mais je ne suis pas vierge. »

 Elle me fait monter dans un minibus et m’emmène à vingt kilomètres de là, sous une tempête impitoyable à la rencontre de filleuls. Nous finissons par marcher, entre les rizières, pieds nus et les genoux enfoncés dans la boue pour atteindre les maisons.
Et lorsque nous y parvenons, au détour d’un cimetière inondé, la pénombre s’est faite telle qu’il nous est impossible d’écrire, faute d’électricité dans le village. J’aurais juste le temps d’apercevoir qu’il n’y a rien dans cet abri qui sert de maison à une famille de sept enfants. Rien. Aucun meuble. Rien, hormis la vie qui ne cesse de s’engendrer à même le sol submergé.

Dans la maison voisine, j’y rencontre une petite fille de neuf ans qui me dit que sa mère est une prostituée, car elle l’a abandonnée pour partir avec un autre homme, la laissant seule avec deux petits frères à s’occuper, dans une maison de paille et de cartons. La haine qui anime ses yeux est froide, désabusée, grave pour une petite fille qui me dit qu’elle n’a plus beaucoup de temps pour préparer le repas du soir avant que son père ne revienne et que son petit frère, fiévreux, bercé dans un hamac qui touche l’eau du sol, a besoin d’elle.
J’y rencontrerais également une petite fille à la tête bandée, rite vietnamien pour marquer le deuil, veillant impassiblement sur la photo de son père, allumée à la lueur d’une bougie, mort hier d’un cancer.

Revenant sous une tempête qui ne cesse de croître, et qui menace de nous mettre à terre plusieurs fois, nous continuons d’avancer, pieds boueux et mains des sœurs liées. Autour de nous, une succession d’accidents de moto et de pannes de voiture.
L’infortune rôde tout autour.
Elle ne cesse depuis cette dernière semaine de me suivre. Entre une panne de voiture en pleine montée et en pleine nuit, dans un virage de montagne sans visibilité, entre une casserole qui prend soudainement feu et menace en quelques secondes de s’attaquer aux rideaux et à la totalité de l’appartement, entre un lit qui me tombe hâtivement sur le pied me laissant à terre, et cette tempête qui ne fait que causer des accidents à perte de vue. Ma sœur anglophone rigole. Elle me dit que Dieu doit m’en vouloir, parce qu’avant mon arrivée à Quy Nhon, il faisait un temps sublime.
Elle me dit que maintenant, avec elle, j’ai deux mamans. Je l’aime bien cette sœur là. Il est 21h, nous rentrons enfin et je n’ai qu’une envie. Témoigner, seule dans une immense chambre verte où veille Jésus, que passé ou présent, c’est assez terrifiant de s’attacher aussi vite.
Par Léna
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Lundi 10 novembre 2008
Les infimes tremblements de terre se succèdent à Nha Trang. Ils viennent secouer un peu le quotidien, qui s’installe vite. Trop vite.

Peut-on s’habituer à la misère ? Vu de loin et au vu des questions qui traversent les proches laissés là-bas, j’imagine que non.

Et puis si. On se forme à la misère car elle n’est pas seulement triste et atterrante. Il n’y a rien de dur ici. Il y a seulement la vie, qui s’époumone parfois, qui se sent en danger faute de moyens, qui pleure parce qu’elle n’arrive plus à contenir sa faiblesse.
Et puis il y a tout le reste. Il y a les rires des enfants en pagaille, les mains des enfants handicapés qui s’accrochent au sourire, l’habitude de la petite vendeuse de beignets à la banane de surveiller ses petits tabourets de peur de se les faire embarquer par la police, faute d’autorisation d’utiliser le trottoir.
Il y a le regard de cette petite fille, sur les marches d’une église bouddhiste, les mains serrées sur de petites cartes postales vendues aux touristes qui n’arriveront jamais, faute au facteur qui récupérera le timbre avant de l’envoyer.
Il y a leur surprise de nous voir débarquer dans ces petites ruelles sombres et leurs regards complices de rêves face à la mer qui s’agite.
 Il y a ses yeux, brillants et chimériques qui m’emmènent un peu trop loin.

On s’habitue à la misère parce qu’elle n’est pas seulement noire. Elle est surtout quotidienne parce qu’elle appartient à deux mondes, celui du vivre-ensemble et celui du faire-avec. Et par-delà la misère, ce qui sous-tend le vivre-ensemble, c’est essentiellement l’amour. Peu importe l’ensemble et la capacité d’avec, ici on vit, et on fait.
Parce qu’on n’a pas le choix, et parce que la vie est là.

 Ici, j’imagine que la misère n’a de sens qu’aux yeux de l’ailleurs.
Par Léna
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Samedi 1 novembre 2008
Cher parrain, chère marraine,

C’est avec la plus grande monotonie de la tristesse que je vous écris cette lettre.

J’ai rencontré votre filleul, Do Hoang L. le 26 Octobre, dans l’atelier de broderie de la Sœur B., responsable du programme de parrainage. Je l’ai rencontré car la famille de votre filleul constitue un cas particulier depuis quelques années. Parrainé depuis 1992, L. est maintenant en Cao Dong de commerce, ce qui correspond au Viêt Nam à l’équivalent d’un BTS. Sa petite sœur, T. est également parrainée depuis 1997 par une autre famille française et par souci d’équité par rapport aux autres familles, nous avons récemment décidé d’arrêter l’un des deux parrainages.

Je l’ai donc rencontré il y a un peu moins d’une semaine. Il est arrivé les yeux à terre et s’est assis sans un mot. Il n’a pas osé me regarder. Nous avons tenté, en collaboration avec la sœur B., de faire comprendre à L. que son parrainage allait être arrêté.

Il a alors enfin ouvert la bouche et a prononcé ces mots qui n’ont de cesse de résonner dans ma tête « L’important aujourd’hui, ce n’est plus mon parrainage. Je comprends tout à fait qu’il faille parrainer d’autres enfants dans d’autres familles. L’important aujourd’hui, ce n’est pas ça. » Le temps de déglutir, la gorge serrée, il poursuit « Ma mère est très malade. Elle a un cancer des ovaires, et des caillots dans le sang. Est-ce qu’il est possible de demander au parrain de financer l’opération de maman ? J’ai besoin d’elle avant tout. J’ai besoin d’elle pour vivre. »

En rentrant chez moi, je me suis promis que je vous écrirais au plus vite cette lettre, afin de pouvoir tenter de trouver ensemble une solution financière à l’opération de sa mère.
Mais la vie ne m’en a pas laissé le temps.
J’ai reçu le lendemain un message de la Sœur B. qui me disait seulement « La mère de l’étudiant est décédée aujourd’hui. »

C’est donc avec tout l’effroi du silence et de l’impuissance que je vous écris ces quelques mots et que je vous remercie pour tout ce que vous avez déjà fait pour L. Je crois qu’il aura encore besoin de vous quelque temps. Loin du parrainage mais au plus près de l’attachement à la vie que seule la douleur sait donner.
Par Léna
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Dimanche 26 octobre 2008
Les rouleaux des vagues viennent se compacter contre l’arbitraire des pas des pêcheurs. Il est midi sur la plage de Da Nang, la « Saïgon du Nord » connue pour son économie prospère et son passé de prostituées pour distraire les troupes pendant la Guerre du Vietnam. Il est midi et la ville entière sommeille dans un hamac ou une natte en paille. Seuls les pêcheurs profitent de l’accalmie du ciel pour tirer leurs filets. Au loin, l’orage menace et embrume le col des nuages qui mène à la ville de Hué, à une centaine de kilomètres.

La route est déserte, et longe des débris de maisons, des amas de pierres jaunes et bleues qui se veulent construction. L’odeur de crevette séchée est omniprésente sur l’écume qui s’attache à l’habitude. De grands fils bordent les routes où sèchent nattes, pantalons et culottes d’enfants. Quelques enfants d’environ trois et cinq ans, pieds nus, jouent sur un tas de pierre. Ils en construisent un autre. Sur un tas d’ordure. Ils ne crient pas, ne parlent pas. Ils sont là, assis sur ce non-sens, et jouent. Je croise quelques écoliers, pantalon bleu, chemise blanche et cravate rouge sur de grands vélos et quelques jeunes filles en aodai, grande tunique blanche sur pantalon blanc, symbole de respect et de marque, autrefois porté dans les cérémonies. Tous, petits et grands, repartent pour l’école, à quatre ou cinq kilomètres de leurs maisons.

Il n’y a rien de grave, rien de tragique. Juste la mélancolie de la vie qui suit le cours de l’orage et attend patiemment la pluie.

Les fragiles maisons de tôle, bâchées de plastique pour faire face à la pluie s’amoncellent tout au long de la plage. Je croise sur mon chemin, quelques tailleurs de pierre, quelques cris universels d’hommes-en-chantier et quelques resorts de bord de mer.

La route qui mène à la montagne est silencieuse et seule, courbe et ronflante et la petite moto suit consciencieusement ses virages qui se multiplient au souffle des criques ombragées. Je parviens à un sommet qui domine Danang, sa rivière Han, ses trois gratte-ciels et sa multiplication de constructions pour touristes qui ne viennent pas. Grandes avenues bitumées, petits marchés grouillant d’étalage de durian, papaye, ananas, litchis, citrons verts, patates douces, petits restaurants de rue, crêpes banh xeo à base de soja, de poitrine de porc et de crevettes séchées ou com ga, riz et poulet cuit à l’eau. De loin, tout ça s’agite, dans le fourmillement d’une ville qui se fond dans la rumeur et le silence du sommeil.

Le sublime kantien est là. Il fait prendre conscience, sur le haut de cette colline, juchée dans la force de l’infini, combien « sont petites les choses dont nous nous inquiétons ». Il force le sentiment de liberté et de finitude. Petite, je redescends plus petite.

L’orage qui se transforme en tempête m’accompagne sur le chemin du retour et parvient tout de même à me faire rencontrer, trempée, la sœur qui s’occupe du programme de Danang. Sœur C., une petite business-woman catholique qui gère à la fois un atelier de broderie pour des femmes sans ressources, des cours de catéchisme pour les enfants, et le programme de parrainage Enfants du M.

Elle me présente directement les enfants qui me racontent, tour à tour, leurs vies. Sur six enfants, trois ont perdu leur père d’un cancer, et trois autres ont leur maman atteinte d’un cancer et sont sans ressources pour pouvoir envisager une hospitalisation. Foie, ovaires, seins, prostate. Les noms défilent et je repense au sentiment de finitude du col des nuages.

Le programme parraine 53 enfants dont la majorité des parents sont vendeurs de rue, aide-maçon ou taxi-moto. La saison des pluies d’octobre à décembre, condamne ces trois professions qui se voient remplacées par l’attraction des cafés et des voitures-taxis. Ces parents se retrouvent alors bien souvent sans revenus. « Tout dépend du riz et de quoi on l’accompagne. » me soufflera une maman, à la vue de mon air perplexe.


Par Léna
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Mardi 21 octobre 2008
5h20 du matin, arrivée à Nha Trang de Saïgon.
Le bus longe la côte et suit le rythme du soleil. C’en est tellement beau que je n’ai pas envie de le saisir en photo. Egoïstement, j’ai envie de le garder pour moi, de ne le fixer que dans mes souvenirs.

L’écume va et vient imperturbablement sur les falaises. Les premiers bateaux de pêche crayonnent des tâches noires sur l’eau qui joue avec le bout du monde. L’âme du monde est là, dans l’abandon de celui qui regarde le soleil se lever. Rouge orangé, bleu-lagon et noir-pêche.

Je crois que ce je préfère avant tout dans les départs, ce sont les retours. C’est donc mon premier retour chez nous, à Nha Trang, ville où nous venons de décider d’emménager. La palpitation de l’inconnu cède place aux rues et aux visages du passé, même furtifs.
A chaque retour, je comprends toujours un peu plus qu’on ne peut s’attacher à l’écume de la mer.
L’éphémère n’a que le sens de l’idéalisation, là où l’idéal appartient à l’éternité du vécu.

Tout Nha Trang est déjà debout. Les plus jeunes courent le long de la plage, les plus vieux jouent au badminton et les plus étranges s’étirent en mimant de bouger les fesses. Certains sont au petit-déjeuner dans la rue. L’odeur de coriandre envahit la ville entière.
Une grand-mère tient le petit dernier par les cuisses, entre ses jambes, pour l’aider à faire pipi.
Un autre a un doigt enfoncé dans le nez jusqu’aux yeux.

Tout se vit dans la rue. Avec l’autre. Au sein de l’autre.
 Et à partir de là, tout devient possible.
Perdre des amis « blancs » en moto n’est plus tellement un problème car la ville entière joue le rôle de rétroviseur et indique sans se tromper la direction qu’ont prise les amis en question. Garer un vélo en plein Saïgon dans une rue dont on ne prend même pas le nom, demander à un jeune homme de le garder pour l’après-midi, traverser l’autre bout de la ville en bus pour aller visiter des pagodes, reprendre au hasard le même bus en s’arrêtant à l’aveugle, revenir le soir, et se faire héler dans une autre rue par un inconnu qui nous montre, en souriant, le vélo en question, n’est presque plus source d’étonnement.

La rue ici est famille. Rien ne s’y perd, tout reste intact, dans la langueur de la vie qui passe sa journée à attendre. Tout est surveillé, surveillance, attention. Comme une mère qui sait, sans se réveiller, à quelle heure son enfant est rentré.

Nous venons de perdre trace d’un ami espagnol, qui, prenant le bus de Nha Trang à Saïgon, a semble-t-il entre-temps perdu son portable et notre contact. Je suis presque persuadée que la grand-mère à l’enfant de Nha Trang ou notre gardien de vélos à Saïgon en saurait plus sur sa disparition. A suivre…
Par Léna
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Samedi 18 octobre 2008
Cher parrain, chère marraine,

La détresse..
La détresse fait demeurer sur le pas de la porte.
 Loin des traditionnelles visites de filleuls qui se passent la plupart du temps dans la joie et le rire.

Souvent, en tant que volontaire, on s’habitue à la pauvreté, on la comprend, l’accepte, on la respecte. On finit par vivre avec, en la regardant de loin, de notre regard-occident.

Mais la vraie détresse, elle, lorsqu’on la rencontre, n’ose même pas se montrer au grand jour.

Et c'est ce qui s'est passé lorsque j'ai rencontré la famille de votre filleule. Tout s’est déroulé dans le silence le plus total.

Je suis arrivée sur le pas de la porte, face à une femme squelettique, la main dans une bassine de riz. Tout le long de l’entretien, elle ne cessera de manger, comme pour rattraper son retard sur la vie.

Devant elle, un homme aux cheveux grisonnants. Torse nu, des tâches plein le ventre et un œil atrophié. Epileptique. Depuis quelque temps, il a arrêté d’aller chercher du bois pour le revendre, par faiblesse. La famille n’a donc plus aucun revenu. Pour la photographie, mon traducteur lui demandera de s’habiller. Il reviendra alors avec une chemise blanche marquée par la sueur, s’habillant devant nous.

Votre filleule n’était pas là du fait de l’école. Nous ne sommes alors restés que très peu de temps sur le pas de cette porte. Aucun mot n’aurait pu vous raconter mieux leur histoire que le silence.

 Le fin matelas vert de l’unique pièce, posé sur le sol, en plein après-midi résume l’inactivité et l’immobilisme des parents, qui ne peuvent plus faire autrement. Au-dessus du matelas des figurines saintes et de l’encens éteint. Et toujours le silence.

La détresse ne passe pas le pas de la porte parce qu’elle n’a plus besoin d’être vécue pour être comprise. Elle se lit sur les visages, les silences et la nécessité de survie, continuant à manger sans lever la tête, sa bassine de riz. Elle n’a plus d’autre raison d’exister qu’elle-même, dans la faiblesse et le dénuement, laissant aux autres la seule alternative de l’asthénie provisoire.

A ce moment-là, même la compassion n’est plus assez forte. Seule l’impuissance perdure. Je crois qu’à ce moment-là, j’aurais tout donné pour avoir eu la chance de faire des études de médecine. Seule reste alors la possibilité d’aider, matériellement, en leur permettant peut-être d’être davantage soignés.

 Au-delà de ça, l’enfance de Hang n’a plus de droit, ni d’attache.

Merci cher parrain de votre soutien et de votre engagement et pardon de la dureté de la retranscription.
Par Léna
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Vendredi 17 octobre 2008
Becquerel avait raison.
C’est un pied en moins que je reviens d’un programme de parrainage de la région de Nha Trang.

Etant pourtant parvenue à rouler dans les flaques, les trous, la boue, ayant fait attention aux poules, chiens et buffles hésitants, je n’ai pu résister, adroitement, à foncer dans un fourré, en entraînant bien évidemment ma co-bambou derrière moi, qui aura su s’arrêter à l’orée de cette charmante jungle asiatique, coinçant alors ma jambe sous la moto et suppliant le Père du programme qu’il vienne me dégager.

Le Vietnam m’esquinte.
C’est maintenant un fait.
Si je devais faire les comptes de mes péripéties corporelles en moins de deux mois, je dirais coups de soleil, insolation, cicatrice au genou curieusement apparue pour être venue à la rescousse d’un accident de moto, pharyngite, indigestions, ulcère, fièvres et pied gauche en cavale.

Rien de très grave, de fait. Mais c’est un peu lassant à force.
De toute façon, il paraît que depuis mes premiers essais à vélo en Haïti, j’ai toujours aimé foncer dans les murs.
Alors mur ou fourré ? Tout est question d’atterrissage.
Par Léna
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Mercredi 8 octobre 2008
N’a de Pasteur que le nom et les résultats en français des analyses sanguines.
Pour le reste, c’est dans la tempérance du « en voie de développement » que se joue toute la renommée de cet hôpital.

Arrivée à 6h du matin en bus de nuit depuis Danang sous un lever de soleil blâmable d’un abus esthétique, je « décide » d’y passer ma journée.
Bien installée entre des compatriotes de bilans sanguins.
Une vieille aux cheveux grisonnants passera deux heures à compter mes grains de beauté et à m’encadrer de son bras droit tandis que mes nouveaux compagnons d’infortune analyseront assidûment le nombre de mes bracelets et de mes mots en vietnamien-petit-nègre.

Lorsque je parviens à entrer en consultation, ayant laissé passer une dizaine de vietnamiens faisant le pied de grue devant la porte du cabinet qu’ils ouvrent et entre laquelle ils maintiennent un œil et une oreille constante afin d’entrer le premier, le docteur prend ma température, à la main, et sans bouger de son bureau me prend ma tension. 10.1.

Elle m’envoie aussitôt à la prise de sang, qui se fait directement dans la salle d’attente.
L’infirmière me propose « un verre » d’eau. Le verre d’eau est au Vietnam un concept communiste. Rue ou hôpital, c’est un gobelet en plastique pour tout le monde.

Quelques heures de cris d’enfants et de téléphones portables menaçants après, je parviens à ressortir de mon hôpital.
Non sans avoir essuyé l’échec d’une pharmacie qui n’était manifestement en possession d’aucun des médicaments prescrits, mon xe om, sur les conseils de la pharmacienne, m’emmène à l’autre bout de la ville.
Au 68 de la rue Xan Trai.
Arrivée sur place, un peu éprouvée, un peu fatiguée, je m’engouffre sans réfléchir, au 68 de la rue.

Je rentre alors dans une petite maison où une jeune femme m’accueille en me saisissant mon ordonnance et en me demandant de patienter.
J’obéis.
Elle me fait alors entrer dans une pièce qui, de ma brume d’alors, ressemble trait pour trait à une salle de consultation dentaire.
De fait, le dentiste arrive, mon ordonnance d’une main et une pince de l’autre et m’invite à m’asseoir. Je saisis alors que je ne suis peut-être pas à la bonne adresse.
Je ressors, toujours déboussolée et mon xe om m’indique le 69 de la rue où survit, dans le grouillement des voitures et des vendeurs de rue, une pharmacie d’angle.

Il est cinq heures du soir, j’achète non sans mal mes médicaments, devant insister auprès de la pharmacienne qui me répète qu’ils risquent d’être trop chers pour moi, et rentre enfin.

Ce n’est que ce soir, la tête posée sur mon lit, que je me suis rendue compte.

A défaut d’être soignée, j’aurais pu perdre une dent…

A quel moment le dentiste aurait-il pris conscience qu’il avait entre les mains des résultats d’analyse ?

 J’ai donc fini par m’endormir. En riant.
Par Léna
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Lundi 6 octobre 2008
Vivre une ville avec la fièvre au corps donne une nouvelle dimension à la distance.

Yeux à demi-ouverts et front perlé de la chaleur qui épuise encore un peu plus que d‘habitude.

Rêves et cauchemars qui reviennent, éparpillés. Hôpital au Chili et ta fièvre qui ne passait pas. Proches au loin qu’on refuse d’inquiéter. Rage et solitude contenues. Peur de te voir céder à la fièvre. Et mon impuissance…
Combien d’heures passées à regarder les gouttes qui viennent s’accumuler sur la vitre de l’hôtel ? Combien d’heures passées à dormir pour tenter d’oublier les derniers événements et l’issue qui ne vient pas ?

Vivre une ville étrangère avec la fièvre d’un amant ou avec sa propre fièvre rend égal face à l’exil. Les repères ne sont plus là. Médicaux, affectifs.

Et pourtant…Ils sont là, tous, avec leurs conseils et leurs petites attentions. De la cuisinière de l’hôtel avec son jus de citron et ses sourires silencieux, au manager qui vient me réveiller pour m’apporter de la soupe et qui refuse que je dorme autant, à ma co-bambou qui veille sur mes siestes à répétition.

Vivre une ville fiévreuse, c’est définitivement accepter qu’on ne contrôle plus rien. C’est s’ancrer à l’autre et au sommeil comme sa seule porte de sortie.

C’est s’asseoir sur un petit tabouret rouge dans un marché en attendant que les vendeuses vous aient enfin tout vendu. C’est s’endormir en pleine rue, au bord d’une rivière, dépassée.

Et puis, c’est sentir au fil des heures, que le corps refait surface et s’ancre de nouveau à la réalité.

Peu importe le nom et la raison de cette fièvre qui m’aura un peu terrassée ces derniers jours. Elle m’aura rendu le sens du voyage et de sa torpeur.
Embarquer. Débarquer. Se noyer dans le collectif. S’oublier dans l’effervescence de l’inconnu. Attendre. Tomber dans le trouble du corps et de l’esprit qui revit le passé comme une sentence.

Et se réveiller, un soir. Seule, sans fièvre, et avec pour nouveau dessein la mission qui reprend enfin, le passé revécu et celé.

Par Léna
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