A deux pas de notre hôtel, un groupe d’hommes et de femmes assis sur de petits tabourets en plastiques. Ils rigolent et s’amusent de la dernière soirée karaoké. Certains ont les yeux dans le vide. D’autres sont en colère, et le grondent aux oreilles qui veulent encore bien l’entendre.
Ils sont là. Avec leurs visages connus et leurs sourires devenus nôtres. Une avalanche de cafés et de bières posés négligemment sur une table trop petite. Au bord du gouffre.
Hier, ils ont perdu leur travail. Virés. Pirouettés vers l’horizon du néant professionnel. Braqués sur l’angoisse d’une famille à nourrir et sur les mois de recherche d’emploi qui les attendent. Renvoyés parce qu’un vietnamien a décidé de louer la totalité de l’hôtel, en emmenant son personnel depuis Ha Noï.
Ils sont là. Avec leurs silences et leurs rires qui nous lient à la familiarité du quotidien. Et nous, assises parmi eux depuis un mois, assises entre leur solidarité et leur tendresse brisante d’humanité.
Il est là, lui, à nous raconter sa nouvelle journée à tenter de gagner quelques dongs en épiant les rares touristes de la ville pour leur proposer la précarité d’un métier qu’il s’est inventé : xe om, chauffeur à moto.
Comme tous ceux que nous évitons, chaque jour. Comme tous ceux qui nous fatiguent à force d’harcèlement individuel.
Mais lui, il est là, ce soir. Avec toute sa solitude et ses yeux braqués dans le vide du lendemain. Et nous, à ses côtés, revoyant avec faiblesse tous les xe om du jour à qui nous avons dit non.
Eux. Petit groupe brisé par la réalité du jour le jour et qui tente, à répétition de cafés contigus de persévérer dans l’être-ensemble.
Et ce soir, malgré l’air manquant, la langue commune défaillante, l’argent et l’avenir claudiquant, ils nous ont donné la chance de leur appartenir. Un peu.
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