Tombée en esclavage.
Esclave de ce petit microcosme dans lequel je vis depuis quinze jours.
Pia, Anne-Madeleine, Marie-Charbel, Elena, Matthieu, Hugues, Manuella, Marion.
Que de sourires et de coup de gueules contre et pour ce qui ne va jamais, ici, ailleurs. Contre et pour le temps qui passe et les amis qui se marient au loin et auprès de qui on rate un an de
vie. Contre et pour les problèmes politiques d’officialisation de notre ONG au Vietnam qui nous oblige à cacher notre activité. Contre et pour les bus qui tentent de nous tuer sur chaque route de
montagne. Contre et pour cette langue qu’on ne comprend pas très bien. Contre et pour toutes ces histoires terriblement humaines de regards échangés au sein d’un groupe. D’hommes et de femmes.
Contre et pour tous ces mots de trop qu’on se dit, et que les repères français ne viennent plus rassurer. Contre et pour les rires qui s’éteignent à l’ombre des cafés-siestes.
Que de moments esclaves de souvenirs. Que de yeux qui brillent et qui me font chavirer.
Ca y est. C’est trop tard maintenant. Je l’ai compris ce soir. Je suis tombée en esclavage.
Pia, Anne-Madeleine, Marie-Charbel, Elena, Matthieu, Hugues, Manuella, Marion.
Brûlée.
Brûlée par un soleil goyave, sur une plage de Danang. Mer ardente, bordée de pêcheurs couverts jusqu’aux orteils pour éviter les brûlures.
Un week-end entre volontaires bambous entre Da Nang et Hoï An, village de couturiers et de fringues sur mesures, entre plage et bamboo bar, pour terminer le tuilage ou passation de pouvoir entre
anciens et nouveaux volontaires.
Riche.
En émotions, en voyage en moto ( 1h de conduite de moto toute seule sur les routes escarpées vietnamiennes, entre vietnamiens fous et ne regardant surtout pas derrière eux, buffles, poules,
vélos, piétons, enfants qui traversent, camions qui déboulent sur la droite, la gauche ou s’ils peuvent directement sur la moto), en rencontres franco-vietnamiennes, en bonbons périmés de la
chaleur des marchés qu’on recrache, en rires, en harmonie qui se crée.
Toujours à l’hôtel, en galère d’appartement faute d’autorisation des autorités vietnamiennes de nous laisser louer une chambre chez l’habitant. Fête nationale de l’indépendance du 2 septembre
approchant-autorités un peu crispées par la présence des étrangers.
Toujours pas de quotidien, toujours la complication de retrouver une boucle d’oreille dans une valise. Et puis maintenant la complicité dans la complication.
D’ici quelques jours, les anciens rentreront en France et nous commencerons réellement notre mission. Un peu tristes de les laisser partir, mais ravies de commencer le quotidien.
Un an...
« Nos ancêtres les gaulois », petit reste colonial appris à l’école par nos responsables de zones vietnamiens dans leur enfance. Un peu banal dans la bouche d’un petit vieux qui garde un respect
profond pour la France et ses victuailles.
« Papa Thué » comme on l’appelle ici. Le père des volontaires bambous à Hué au Vietnam depuis de nombreuses années, qui accueille notre ONG de ses bras un peu frêles, et qui déballe avec
l’exigence d’un père pour ses filles les meilleures recettes de la vie locale.
Un sourire au détour des commentaires du pittoresque de la conduite vietnamienne, des yeux souvent perdus dans le vague de la rivière des Parfums qui entoure la ville-capitale des empereurs, des
cheveux emplis de poussière qui s’échappe du sable qui parsème la ville, un regard attendrissant sur son fils, prêtre dans un hameau accessible par pirogue, une main sur la tête des enfants
parrainés que l’on rencontre à la croisée de nos visites.
Et puis… un semblant d’inquiétude lorsqu’il nous tend nos casques pour apprendre à conduire la moto qu’il nous prête, et que nous conduisons à la fin de la journée, non sans manque
d’équilibre…
Un vrai papa. De remplacement pour un an à défaut de voir le mien. Et sur le téléphone un autre numéro enregistré après « Papa Arabie Saoudite » « Papa Vietnam ».
Un escalier un peu sordide.
En plein coeur d'un quartier branché, à côté de l'opéra en reconstruction.
Un nombre incroyable de marches un peu sales, un peu sombres.
Une impasse.
Et puis d'un coup...
Au bout de l'impasse...
Une porte d'ancien saloon, qui s'ouvre grand sur nous.
L'Indochine...
Des hommes blancs, des femmes vietnamiennes, d'une élégance rare, qui tournoient sur de vieux vinyls.
Le parquet est intact et fait glisser les talons noirs des femmes. Un léger vent, sorti des balcons coloniaux fleuris vient tempérer les peaux qui témoignent de la chaleur qui glisse sur les
tempes.
Tout le monde prie pour que la musique ne s'arrête pas. Les danseurs broient l'air du temps qui passe, défient les époques.
Les longs cheveux noirs des femmes sont envoûtants. Béate d'admiration.
Puis la musique s'arrête.
On fait alors la connaissance d'un jeune franco-vietnamien au déhanché riant et au bérêt parisien. Revenu depuis cinq mois à Saïgon. Ancien chanteur de r'n'b un peu connu dans les boîtes
parisiennes.
La France et l'Indochine.
Deux musiques, deux ambiances, deux temps.
Juste pour vous dire...Toutes mes photos sont sur le lien à droite "photo", elles sont trop lourdes pour les mettre directement sur le blog. Bisous
Un bordel sans nom. Une arrivée dans une ville à la moto qui s'empile, aux femmes-poupées sublimes et aux rues bruyantes, grouillantes. Une soupe assis à côté d'un chaton des rues, aux pâtes
engluées et délicieusement menthées. Deux autres volontaires au sourire féminin pour nous accueillir. Une foule, des enfants, des motos qui ne tombent pas, un chauffeur de taxi qui tente d'arrondir
ses fins de mois. Une fête avec d'autres volontaires ce soir, milieu d'ONG, milieu de médecins. La clim et la chaleur éreintante.
Un vrai bordel sans nom. Magique...
Dire au revoir, c'est un peu de la déconstruction.
On se revoit, on s'attache, on pense que c'est injuste de se séparer précisément au moment où...
Comme s'il y avait un moment où...Comme s'il y avait des liens qui ne se voyaient que dans le manque de l'autre.
En partant, on croit reprendre sa liberté, desserrer un peu les liens qui nous attachaient à ceux qu'on finissait par ne plus voir.
Et puis, un matin, l'évidence apparaît.
Ce qui revient en pagaille, ce sont les images vécues avec les siens, auprès de tous ceux qu'on a aimés, auprès de tous ceux avec qui on a partagé des regards qui, jusqu'à hier, n'avaient que le
sens du quotidien.
De ce genre d'instant tellement banal qu'on aurait été loin de soupçonner qu'ils pourraient nous manquer. Un rire un peu trop fort, des yeux un peu brouillés d'amies en
détresse provisoire, un croisement de regard avec un inconnu du Samu, un souvenir d'une porte qui s'ouvre sur son sourire, une nuque un peu trop rêveuse, un café qu'on repose cent fois en
écoutant les déboires de la veille, les rires nerveux des collègues, un enchaînement de paroles sans sens d'hommes de la rue, des regards lourds de silence et de gorge qui se serre. Leurs yeux,
ses bras, leurs rires.
Au final, il ne reste plus que ça. Leurs yeux, ses bras et leurs rires.
Dire au revoir, c'est un peu comme déconstruire le présent pour ancrer un peu plus le souvenir de ceux qu'on a aimés, le coeur un peu plus armé d'avoir eu la chance de les rencontrer.
Même pour un moment.
Dire au revoir, c'est toujours un instant de plus de gagné sur l'oubli.
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