Lundi 23 février 2009 1 23 /02 /Fév /2009 15:51
La fin d’une mission, c’est une décision lourde à prendre. Et c’est celle que je viens de prendre. Non pas que ma mission n’ait plus de sens.
Bien sûr, il y a aura encore tous les enfants vietnamiens dont il faut arrêter le parrainage et dont les familles se sont enrichies qui, nous accueillent, chatant sur MSN, un verre de Coca à la main.
Bien sûr, il y aura tous ces villages chams, jarai, rengao, avec qui il faut lutter pour qu’ils ne boivent pas l’argent des parrainages.

Bien sûr, il y aura toutes ces sœurs qui chevauchent leurs motos malgré la boue, la pluie et les crevasses, et qui, en vous serrant le coude, vous disent « Je donnerais toute ma vie pour les aider. » Bien sûr, il y aura encore tous ces pères, paresseux ou investis, qui continueront encore un bout de temps de rire de mon accident dans le fourré d’un filleul, et qui feront tout pour s’éviter l’éternelle visite filleul, en riant.

Bien sûr, il y a mon cœur qui se serre quand je repense à tous ces sourires croisés sur des routes inaccessibles. Cette première visite où la grand-mère pleurait derrière ses lunettes sartriennes, cet enfant qui m’a supplié d’aider sa mère atteinte d’un cancer des ovaires et pour qui je n’ai rien pu faire, cette horde d’enfants nus à Kon Tum, sales, buvant dans le verre de bière de leurs parents, cette petite fille avec des perles de sueur sur le front, croisée au détour d’une crevasse dans le Binh Dinh, ces sœurs qui ont nagé dans l’eau stagnante des dernières inondations dans le Ninh Thuan, toutes ces cascades à moto avec les responsables de programme, ce prêtre supposé pédophile et cette sœur qui dort par terre, sur une paillasse pour surveiller ses enfants nuit et jour. Inquiète. Céleste.
Un échantillon d'humanité à anticiper, à prévenir, à réfléchir en accord avec le siège. Un échantillon d'humanité à comprendre sans grille d'analyse manichéenne, sans jugement hâtif.

Bien sûr, il y a cette ONG, profondément à l'écoute, et qui ne comprend pas forcément ma décision. Sûrement à raison. Cette ONG qui mise tout sur la qualité du relationnel et de la confiance, sur la transparence vis à vis des parrains, cette ONG qui croit véritablement en la richesse de l'être, et que je remercie de m'avoir tant donné, malgré nos crises et revendications.
Bien sûr que je m'y suis attachée à tous ces personnages qui nous suivent au jour le jour.
Bien sûr que c’est une décision lourde à prendre que de mettre un terme à une mission. C’est un point mis à une aventure qui avec le temps, aurait fini par n’en être plus une. J’avais pour objectif de visiter soixante programmes de parrainage en un an. C’est chose faite en six mois.

Bien sûr il y aurait pu avoir une série de deuxièmes visites sur les programmes, mais le statut du volontaire au Vietnam est un statut un peu particulier, et bien souvent les responsables de programme, frères, pères et sœurs, nous accueillent comme des contrôleurs, et redoutent suffisamment cette visite pour ne pas apprécier ou accepter une deuxième visite qui serait prise comme un manque de confiance certain de la part de notre siège. Rajouté au fait que les visites filleuls cette année ont été particulièrement compromises du fait du statut non officiel de mon ONG au Vietnam. Les sœurs et prêtres se sont plusieurs fois opposés aux visites filleuls car cela mettait en péril leur situation au Vietnam, l’Eglise catholique étant en difficulté depuis septembre 2008 avec le gouvernement communiste. (Révoltes à Hanoï, Expropriation de terres appartenant à l’Eglise, Exfiltration de deux de nos volontaires en septembre)

Alors j’ai préféré anticiper ce qui aurait probablement constitué une fin de mission chaotique. Mais peut-être me trompe-je. Bien sûr, je suis bouleversée. Bien sûr, je déçois tous ceux qui ont suivi et appuyé ma mission. Bien sûr, je prends un risque. Celui de me livrer à l’inconnu le plus total, sans situation, ni professionnelle, ni financière.

Bien sûr, chère tuileuse, je doute encore de ma décision et je sais qu’elle te déçoit. Je ne les abandonne pas, ces enfants, tu sais. Je les ai aimés. J’ai aimé ma mission et je suis désolée d’en arriver là. Bien sûr, ils continueront de me hanter, et je me demanderais encore longtemps si j’ai fait le bon choix.

Mais bien sûr, le futur comme toujours sera là. Seule. Sur un projet d’art-thérapie UNICEF avec des enfants HIV thaïlandais, ou sur d’autres projets humanitaires autour de l’enfance en Asie, je l’espère.

Mettre un terme à une mission, c’est encore dire au revoir, décevoir, se fourvoyer dans l’incompréhension, le doute et la tristesse, la nostalgie et la culpabilité. Et c’est loin d’être simple lorsqu’on se réveille le matin et qu’on croise encore ces sourires magiques d’incertitude et de misère. J’espère que j’ai fait le bon choix.
Par Léna
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